Sur tous les visages, les sourires sont figés et artificiels. Dans ce séjour qui ressemble plus à un musée d'après-guerre qu'a un salon, la petite famille est réunie. Les parents, devenus grands parents depuis longtemps déjà, sourient à leur progéniture, plus empathé et hypocrite que jamais.
L'enfant prodigue, Phillipe, resplendissant de mépris, regarde sa femme faire des allées et venues de la cuisine au salon sans bouger d'un pouce.
Faisant face à son unique frère, l'ainée des trois enfants, Evelyne, sourit par nécessité plus qu'autre chose, en jetant un regard mauvais au gros chien baveux qui l'approche d'un peu trop près. La benjamine, Catherine, sourit pour cacher sa souffrance. Elle sait que c'est inutile car personne n'est vraiment là pour lui rendre son sourire. Elle aura 47 ans demain mais tout le monde a oublié.
Si on s'est réuni aujourd'hui ce n'est que pour féliciter Phillipe de son voyage en Australie, où il a monté une agence de voyage avec sa fille ainée.
Les parents sont en admiration devant leur unique fils, le patriarche, fier que son fils ait enfin donné vie au rêve de son père. Les compliments pleuvent, les remerciements fusent, et les va et vient d'Annie ne cessent plus. Les petits enfants sont à l'étage, ils jouent gaiement.
Catherine, est épuisée, presque étouffée par toute cette mascarade. Tout le monde se regarde et arbore cet air poli qui sonne plus que faux.
C'est écoeurant.
Ce n'est pas l'envie qui lui manque de tout evoyer balader!
Mais encore une fois, elle est la seule sur qui les scrupules ont jeté leur dévolu.
L'heure de repas a enfin sonné, mettant fin à cet apéritif copieux et interminable. Les convives sont priés de passer à table. Tous ces inconnus sont voués à manger ensemble la blanquette de veau trop cuite d'Annie, voués à passer la journée ensemble pour faire croire qu'ils sont une famille unie... Même les enfants installés dans la salle à manger n'y croient pas. Selon les bons usages on félicite faussement la cuisinière la glorifiant hypocritement du titre de cordon bleu, puis on félicite le travail effectué pour la décoration du salon.
Les chiens aboient dans la cour de la fermette. Phillipe excédé se lève, bruyamment, et sort pour exposer aux trois cerbères sa façon de penser. La violence de ses paroles envers les chiens, donne un aperçu aux enfants du caractère impulsif et autoritaire de leur oncle. Des regard interrogateurs et apeurés circulent autour de la table des juniors.
Catherine pousse un léger soupir. Elle plaint les pauvres bêtes, tout en les enviant un peu. Eux aux moins ont droit à un peu de considération. Ils ont beau être bruyants, puants et passablement laids, ils ont le mérite d'être utile. Or pour Phillipe c'est une qualité essentielle.
Le sourire amer, la benjamine des trois enfants Richard repense à ces 10 années passées en compagnie de son frère. 10 ans d'humiliations, d'élastiques tirés dans les fesses pour qu'elle sorte de sa chambre, 10 ans de gifles données à l'insu des parents pour avoir fait tomber un malheureux poster, 10 ans de sourires narquois sur ce visage méprisant lorsqu'il dénonaçait sa petite soeur pour des méfaits dérisoires. 10 ans en quête de l'affection de son frère. En vain.
Mais les parents n'en sauront jamais rien.
Monsieur Richard est un homme droit, à l'origine du caractère autoritariste de son fils, toujours prêt à offrir sa chemise pour aider les autres. Ne supportant pas d'avoir tort, il a toujours su imposer sa loi et traiter de moins que rien ceux qui ne suivaient pas sa logique. Selon ce patriarche endurcit, les seules valeurs sûres sont l'argent et la réussite profesionnelle, l'une n'allant pas sans l'autre.
C'est donc pour cette principale raison qu'il épousa Madame Richard 56 ans auparanvant. Ancienne institutrice, elle aurait fait une femme au foyer parfaite. Si cette dernière plut tant à son mari cela vient surement de son manque de capacité à prendre des décisions seule et son besoin de dépendre des personnes dominant les autres. A chaque mauvais nouvelle ou à chaque rebellion de la jeune Catherine auprès de son père, Madame Richard ne savait pas adopter d'autre attitude que de baisser les yeux, prendre un air consterné et pleurer en silence. Ses deux filles ne lui attribuent donc aucune qualité maternelle, tandis que son mari a toujours su voir en elle (à sa grande satisfaction) une femme totalement soumise, se complaisant dans ce statut de dominée.
Evelyne, après avoir beaucoup souffert du départ en Afrique pour la carrière se son père, comprit bien vite que pour s'en sortir elle devait trouver rapidement un métier et fuir la maison familiale. Ainsi à 23 ans à peine, elle obtenait son councours de professeur d'hisoire-géographie. Elle se maria à Bertrand quelques temps après et mis au mondes trois magnifiques enfants ; Renaud, Antoine et Mathias. Par la suite, son mari obtint une promotin et fut muté en Guadeloupe pour y occuper un poste de directeur d'hôpital à Pointe-à-Pitre.
Phillipe, baroudeur né, développa dès son plus jeune âge une passion pour les automobiles. Il pu toujours compter sur ses parents pour le soutenir, y compris vis-à-vis de ses échecs scolaires qui n'alarmèrent jamais personne. De fait très tôt on déclara que le système scolaire n'était pas adapté au chérubin. Après un échec au baccalauréat B qui fut rapidement excusé, il se destina à des études en météorologie. Il rencontra Annie, alors secrétaire de l'agence où il travaillait. Malgré le désaccord des parents Richard quant au choix de leur fils pour cette fille pour le moins simplète, ils se mariènt et donnèrent naissance à trois superbes enfants ; Juliette, Thomas et Lucas. Phillipe eu la possibilité de prendre sa retraite très tôt, par conséquent il en profita pour continuer à voyager par-delà le monde, avec le soutien de ses parents, autant psychologique que financier.
Quant à Catherine, elle fut concue accidentellement, et en payera le prix fort toute sa vie. Dès son plus jeune âge son frère aîné lui en voulu d'occuper involontairement la place de petite dernière. Sa soeur Evelyne, quitta la maison alors que Catherine était encore une enfant, ce qui fit des soeurs deux parfaites inconnues. Le manque d'affection et de considération évidents que lui témoignait sa famille, ne l'aidèrent pas à se constuire, c'est pourquoi qu'elle ne trouva de réconfort que dans l'art du dessin et chez ses grands-parents. Catherine, après avoir toujours été vue comme une bonne à rien par sa mère, se battit pour passer un Baccalauréat littéraire. Après l'avoir obtenu (contre toute attente), elle voulu faire les beaux arts. Madame Richard tint secrète cette révélation auprès de son mari, qui du coup força sa fille à suivre un cursus de droit à Grenoble, dans un petit appartement avec sa mère, pendant que lui poursuivait sa carrière à Paris. Elle parvint à intégrer l'IUT d'animation où elle rencontra Denis. Comme elle s'en doutait, personne n'approuva son union, à l'exception des ses deux grands-parents. Quelques mois plus tard elle donna naissance à la petite Chloé, puis la petite Colline. Quand vint la période du divorce avec Denis, son père ne lui adressa plus la parole. Elle du faire face à ce conflit douloureux seule, ses deux filles étant encore trop jeunes pour comprendre quoi que ce soit. Catherine rencontra alors Michel avec qui elle vécu 6 ans avant que le petit Léo ne voie le jour. Aujourd'hui, Catherine tente de trouver un équilibre entre sa vieille rancune envers les 4 Richard qui lui font face, et la perte de ses grands-parents remontant à l'an passé.
Le repas est à présent fini, les trois enfants de Catherine n'ont presque pas touché à leurs assiettes. Les trois enfants Larroche, ont mangé selon les bons usages que leur ont inculqué leur père Bretrand, mais ne décrochèrent pas un mot à leur cousins, sauf l'aîné, Renaud, qui tenta de discuter avec Juliette... mais en voyant les réponses hermétiques que cette dernière lui donnait, il abandonna rapidement. Enfin les trois enfants Richard, ont dévoré leurs assiettes, ordonnant plusieurs fois à leur mère de les resservir.
Que ce soit dans la cuisine ou dans la salle à manger, tous font semblant de s'intéresser aux autres.
Tous sauf Catherine.
Elle demeure silencieuse. Elle a le regard fixé sur sur la part de Baba au rhum géllatineuse qui trône dans son assiette. Les plats tintents, les couverts grincent, les bouteilles se vident, les rires résonnent, les pas d'Annie n'en finnissent plus.
Catherine, se lève alors, silencieuse, sans prévenir personne. Elle passe dans le salon où elle entend le petit Lucas traiter le petit Mathias de « gosse de riche », tandis qu'Antoine, pour défendre son frère, insulte Thomas de « paysan ».
Le ton monte dans la salle à manger. Pour rassurer ses deux filles, Catherine leur adresse un sourire apaisant, et envoie un bisou au petit Léo du creu de sa main.
Elle se dirige alors vers le vieux hall d'entrée, et feint de se rendre aux toilettes. Mais plutôt que d'en ouvrir la porte, elle fait quelques pas vers la vieille porte d'entrée aux vitres crasseuses. Elle l'ouvre le plus discrètement possible, et sort. Une légère brise caresse son visage noyé de larmes.
Là, dans cette fermette miteuse du fin fond de l'Ardèche, elle ne s'étonne pas de voir tomber les flocons blancs et duveteux. Elle ne s'étonne pas de voir cette neige saupoudrer ce funeste après midi d'Août. Elle ne s'étonne pas de constater que cette famille ne lui apporte rien, ne la réconforte en rien, ne la libère en rien, ne la soulage en rien...
Elle les déteste comme ils l'ont tous détestée depuis qu'elle est née. Elle les hait pour ne lui avoir offert qu'une vie de souffrance, de malheur, de mépris. Elle pense à ses 20 ans, qu'elle a gâché. Qu'ils lui ont gâché...
Seul Denis lui a offert l'insouciance, et une jeunesse libre... Ils ont sillonné la France tous les deux, ils ont rigolé comme des enfants, comme des amoureux d'école, comme des amis...
Mais ils n'ont pas su adapter à une vie quotidienne où le risque de s'embourber dans la routine est imminent. Il n'a pas su grandir au bon moment. Il lui en a voulu de cette séparation, de ce choix.
Mais grandir c'est aussi accepter, et vieillir c'est peut-être même pardonner.
Pourtant il y a des douleurs qui ne nous laissent jamais tranquille, qui ne nous oublient jamais... Et sa douleur, sa souffrance est aussi la sienne, et elle sait que le jour où elle n'aura plus mal, le jour où son indifférence aura pris le dessus, ce sera à eux d'avoir mal.
Mais ce jour n'est pas encore arrivé.
Quand elle se décide enfin à rentrer, elle est couverte de poussière blanche. Elle à les cheveux humides, et les mains glacées.
Dans le salon, les Larroche et les Richard n'ont pas céssé les hostilités, tandis que ses trois trésors regardent le conflit s'amplifier sans réagir. Ils savent qu'ils doivent les laisser se débrouiller. S'ils leurs cousins veulent s'enferrer dans la colère, plus personne ne peut rien pour eux.
Catherine retourne s'asseoir à sa place. Elle observe la famille boire leur café, moqueuse pendant plusieurs minutes.
« Mais qu'est-ce-que tu as? Tu es toute blanche? » couine la voix de Madame Richard.
Ils viennent de la voir. Catherine regarde sa mère impassible, mais demeure silencieuse. Elle se tourne alors vers la fenêtre pour désigner la neige qui tombe à gros flocons.
Puis brusquement elle se lève.
« Je ne vais pas tarder. »
Catherine avait pronocé ce paroles d'une voix enrouée. Sa voix, à force de ne pas être sollicitée s'était quasiment éteinte.
Elle aurait voulu ajouter qu'il commencait à se faire tard, et qu'elle ne voudrait pas rouler de nuit sachant qu'en plus elle n'aime pas conduire sous la neige avec les enfants. Mais personne ne cherche à savoir ce qui la précipite à partir si tôt. Personne ne cherche non plus à la retenir. En revanche tout le monde veut bien l'accompagner. Arrivés dans le salon, ils découvrent les Larroche en pleurs, et les Richard térrés dans un coin du salon, lançant des regard mauvais à leurs ennemis.
Catherine prends Léo dans ses bras, et tends la main à Chloé, qui elle même tiens fermement la petite main de sa cadette.
Après une série d'Au Revoir qui sonnent faux, la petite famille monte dans la voiture. Sans un regard en arrière, Catherine démarre la voiture et s'enfuit de cet univers d'apparence.
La voiture demeure silencieuse durant les sept premiers kilomètres. Puis soudain une petite voix s'élève.
« Dis Maman, on est obligé de retourner chez tonton Phillipe la prochaine fois ?...»